Œnotourisme11 mai 20269 min

Réchauffement climatique va-t-il tuer le Pinot Noir en Bourgogne ?

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Simon Stoll

Fondateur d'Oenosuite

Vigne de Pinot Noir sur sol craquelé en Bourgogne face au réchauffement climatique

Le Pinot Noir est le cépage unique des vins rouges des appellations communales, Premiers Crus et Grands Crus de la Côte d'Or, en Bourgogne. Cépage précoce et thermosensible, originaire d'un climat frais, il est aujourd'hui directement exposé aux effets du réchauffement climatique : vendanges avancées de deux à trois semaines en quarante ans, gels printaniers répétés, et profils gustatifs en mutation. La question n'est plus de savoir si le climat change, mais jusqu'où la Bourgogne peut s'adapter sans dénaturer ses vins. Spoiler : la mort annoncée du Pinot Noir bourguignon est exagérée, mais sa transformation est déjà bien engagée.

Des chiffres qui ne laissent plus place au doute

Selon l'Insee, les températures annuelles moyennes en Bourgogne-Franche-Comté ont augmenté entre 0,7 et 1,6 °C en cinquante ans, avec une hausse moyenne de 1,3 °C sur la région. Les mois d'août et de décembre concentrent les augmentations les plus fortes, à respectivement +2,3 °C et +2,1 °C. Une étude du Bureau interprofessionnel des vins de Bourgogne (BIVB) confirme une rupture nette autour de 1987-1988, avec une hausse d'au moins 1 °C depuis cette date sur le vignoble lui-même. Tous les stades phénologiques de la vigne, débourrement, floraison, véraison, maturité, sont désormais avancés de 7 à 12 jours par rapport à la période antérieure.

Le résultat se lit directement dans le calendrier des vendanges. Les données vendémiologiques des Hospices de Beaune, reconstituées depuis 1354, forment une des plus longues séries vendémiologiques d'Europe. Elles montrent que la récolte se déroulait en moyenne autour du 28 septembre entre la fin du Moyen Âge et 1987. Aujourd'hui, elle a été avancée d'environ deux semaines et demie. Laurent Delaunay, président du BIVB, le formule sans détour : « on vendange maintenant en août presque une année sur deux, ça devient la norme ». Le record de 2003, avec un démarrage autour du 15 août, illustrait alors une exception ; il est devenu une probabilité.

Le Pinot Noir est l'un des cépages les plus thermosensibles du vignoble français. Précoce, fragile, sensible aux excès, il s'épanouit historiquement dans une zone climatique étroite. Le décalage de la maturation vers la période chaude d'août, plutôt que vers l'air plus frais de septembre, modifie en profondeur la composition des baies : taux de sucre en hausse, acidité en baisse, polyphénols qui mûrissent plus vite que les arômes. Concrètement, cela se traduit par des vins plus alcoolisés (souvent au-delà de 13,5° contre 12,5° historiquement), moins acides, parfois plus confiturés, et potentiellement moins aptes à la garde longue qui faisait la réputation des grands climats. La typicité même du Pinot Noir bourguignon, finesse, tension, fraîcheur, est en jeu.

Le gel : l'autre visage du dérèglement

Contre-intuitif mais redoutable : le réchauffement n'élimine pas le risque de gel, il l'aggrave. Lorsque le débourrement avance dans la saison, les bourgeons à peine sortis deviennent vulnérables à la moindre rechute froide d'avril. La nuit des 6, 7 et 8 avril 2021 restera dans les annales : des températures à -4 °C, jusqu'à -7 °C dans certains villages, ont touché la quasi-totalité du vignoble bourguignon, de Chablis au Mâconnais. Selon le BIVB, entre 20 % et 80 % des bourgeons (jusqu'à 100 % sur certaines parcelles) ont été détruits, les blancs étant les plus affectés en raison de leur débourrement plus précoce. À l'échelle française, le sinistre a été chiffré à environ 2 milliards d'euros par la FNSEA et la filière vin.

Faut-il pour autant céder au catastrophisme ?

Non. Et c'est ici que le débat se durcit. Les vignerons bourguignons, accompagnés par la recherche publique, ont déjà engagé une bataille d'adaptation sans précédent. Le projet LACCAVE, piloté par INRAE de 2012 à 2021 avec une centaine de chercheurs, a produit quatre scénarios d'évolution à l'horizon 2050 et près de 2 700 propositions d'action. Trois leviers techniques se dégagent : la sélection clonale (clones de Pinot Noir à débourrement plus tardif, mieux armés face au stress hydrique) ; les porte-greffes venus de Hongrie, d'Italie ou d'Espagne, étudiés par l'INRAE pour retarder la végétation et tolérer la sécheresse ; et les variétés résistantes des programmes ResDur (INRAE) et CepInnov (IFV, INRAE Colmar et BIVB depuis 2014), croisées avec Chardonnay, Pinot Noir et Gouais, dont la commercialisation est espérée vers 2035. En parallèle, jusqu'à 5 % des surfaces peuvent déjà accueillir des cépages d'intérêt à fin d'adaptation.

L'altitude comme refuge : les Hautes-Côtes en première ligne

Les Bourgogne Hautes-Côtes de Beaune et de Nuits, jusque-là considérées comme un vignoble secondaire, deviennent stratégiques. Plantées entre 280 et 550 mètres d'altitude (contre 220 à 320 mètres pour la Côte d'Or classique), elles bénéficient d'un climat plus frais qui retarde la maturité de plusieurs jours. Le projet Horizon Hautes-Côtes, porté par la profession, cartographie le potentiel d'extension du vignoble en altitude pour identifier les meilleures parcelles à planter en tenant compte des risques climatiques futurs. Les demandes de plantation y ont fortement augmenté ces dernières années, un signal fort que les Hautes-Côtes pourraient être la Côte d'Or de demain. Le Pinot Noir y représente déjà plus de 70 % de l'encépagement rouge.

Au sommet de la pyramide, les domaines mythiques mènent leur propre transition. Le Domaine de la Romanée-Conti cultive en bio depuis 1985 et a converti progressivement plusieurs de ses parcelles (notamment La Tâche et Grands Échezeaux) en biodynamie, avec retour du cheval pour éviter de tasser les sols. Le Domaine Leroy, conduit par Lalou Bize-Leroy, applique la biodynamie sur l'intégralité de ses 22 hectares depuis 1988, dont neuf Grands Crus. Au-delà du dogme, ces choix relèvent d'une stratégie climatique : sols vivants plus aptes à retenir l'eau, vignes plus résilientes face au stress hydrique, baies moins exposées aux maladies cryptogamiques aggravées par les pluies estivales irrégulières.

Notre verdict (et un conseil pratique)

Le réchauffement climatique ne tuera pas le Pinot Noir de Bourgogne, mais il va l'obliger à se réinventer. La typicité bourguignonne classique du XXᵉ siècle, faite de fraîcheur et de tension, ne reviendra probablement plus telle qu'elle. Les millésimes solaires comme 2003, 2018, 2019 et 2020 préfigurent un nouvel équilibre. La vraie menace n'est pas la disparition, mais la standardisation aromatique : le risque de voir des Pinots bourguignons confiturés et alcooleux ressembler à des Pinots du Nouveau Monde. La parade existe, viticulture biologique, altitude, sélection clonale, adaptation des vendanges, vinifications moins extractives. Pour vivre cette transition de l'intérieur, rien ne remplace une visite sur place : descendre dans les caves de Beaune, marcher dans Vosne-Romanée, échanger avec un vigneron à Pommard. Oenosuite.fr propose des suites immersives à Dijon, à la porte du vignoble bourguignon : à moins de trente minutes de route de Gevrey-Chambertin, Vosne-Romanée ou Beaune, c'est la base citadine idéale pour rayonner chaque matin vers la Côte de Nuits ou la Côte de Beaune et suivre cette mutation au plus près des vignerons.

Sources & références

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