Œnotourisme22 mai 20269 min

Les notes Parker ont-elles ruiné le goût du Bourgogne ?

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Simon Stoll

Fondateur d'Oenosuite

Verre de Bourgogne et fiche de notation sur une table sombre, débat sur la critique vinicole

Robert Parker (né en 1947) est le critique américain qui a popularisé la notation des vins sur 100 points, à travers sa revue The Wine Advocate fondée en 1978. Son influence sur le vin mondial est immense, Bordeaux, le Rhône et la Californie ont été profondément remodelés par ses préférences. La Bourgogne, en revanche, est sans doute la région qui a le plus échappé à la « parkerisation » : Parker n'a couvert le vignoble bourguignon que de 1978 à 1993, et s'en est retiré après un procès retentissant intenté par la Maison Faiveley. Mais a-t-il malgré tout pesé sur le goût du Pinot Noir bourguignon ? Le débat divise encore les amateurs.

1978-1993 : Parker en Bourgogne, l'âge des malentendus

Quand Robert Parker lance The Wine Advocate en 1978, il propose une révolution : une revue indépendante, sans publicité, qui note les vins sur une échelle de 100 points, popularisée avec son ami Victor Morgenroth, plutôt que sur les barèmes vagues de l'époque. Le système est rapidement imité par Wine Spectator et s'impose à l'international. Parker couvre alors lui-même la Bourgogne, qu'il visite un mois chaque année entre 1978 et 1993. Mais le mariage entre l'Américain pragmatique et la culture bourguignonne du terroir se passe mal. Parker écrit sans détour, dénonce des pratiques d'élevage qu'il juge trop agressives et des problèmes d'expédition. Les vignerons, peu habitués à ce style anglo-saxon direct, le perçoivent comme arrogant.

La rupture est consommée en mai 1994, quand François Faiveley, vigneron à Nuits-Saint-Georges, intente un procès en diffamation à Parker et à son éditeur Simon & Schuster. Dans la troisième édition de son Wine Buyer's Guide, Parker avait écrit que les vins Faiveley dégustés à l'étranger étaient « moins riches » que ceux dégustés sur place, sous-entendu, un soupçon de tromperie. Faiveley ne demande pas d'argent, juste 1 franc symbolique (16 centimes). Le procès se règle à l'amiable, Parker retire les passages incriminés. On découvrira plus tard que la différence de goût venait d'un mauvais stockage chez l'importateur américain : le vin avait été « cuit ». Parker délègue alors la couverture de la Bourgogne à Pierre-Antoine Rovani en avril 1997 et résumera plus tard l'affaire avec amertume : « I spilled too much blood and left. »

La « parkerisation » : un mythe pour la Bourgogne ?

Le terme « parkerisation » apparaît dans les années 1990 pour décrire l'influence supposée du critique américain sur le style des vins du monde entier. Selon ses détracteurs, dont le journaliste britannique Tim Atkin MW, Parker aurait imposé un goût universel : vins très concentrés, riches en alcool, marqués par le fût de chêne neuf, et conçus pour impressionner dès la dégustation jeune. Bordeaux, la Californie et la Vallée du Rhône auraient été les régions les plus profondément transformées par cette dérive vers l'« international style ».

Mais la Bourgogne échappe largement à ce schéma, pour trois raisons structurelles. D'abord, Parker n'a couvert la région que pendant quinze ans, alors qu'il a noté Bordeaux pendant plus de quarante ans. Ensuite, le Pinot Noir bourguignon est un cépage qui se prête mal à la sur-extraction ou à l'élevage massif en fût neuf : pousser le vin dans cette direction le casse, point. Enfin, la culture bourguignonne du climat, ces 1 247 parcelles strictement délimitées, classées au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis le 4 juillet 2015, résiste structurellement à toute standardisation. Les vignerons bourguignons cherchent à exprimer un lieu, pas un goût universel.

L'après-Parker : la Bourgogne s'est dotée de ses propres critiques

L'éloignement de Parker a paradoxalement été une opportunité pour les amateurs de Bourgogne. À partir de 2000, un ex-CFO californien nommé Allen Meadows lance le site Burghound.com, première revue spécialisée exclusivement consacrée à la Bourgogne, à la Champagne et au Pinot Noir des États-Unis. Meadows passe aujourd'hui près de cinq mois par an en Bourgogne et visite plus de 300 domaines chaque saison. Sa notation est exigeante : il n'a accordé qu'une seule note de 100/100 en plus de 25 ans de carrière, à un Romanée-Conti 1945. Burghound compte des abonnés dans plus de 64 pays.

L'autre référence anglo-saxonne est Jasper Morris MW, ancien importateur britannique devenu Master of Wine en 1985. Son livre Inside Burgundy, publié en 2010 puis réédité en 2021, a remporté deux fois le prix André-Simon, un cas unique. Depuis septembre 2018, son site Jasper Morris Inside Burgundy propose une base de notes et d'analyses qui fait aujourd'hui autorité. Côté américain, William Kelley a succédé à Pierre Rovani au Wine Advocate en 2017 et publie également dans Decanter. Sa philosophie est explicitement non-parkerienne : il cherche à révéler les domaines méconnus plutôt qu'à conforter les hiérarchies établies.

L'argument terroir contre la note universelle

Le débat de fond reste philosophique : peut-on noter un vin bourguignon comme on note un Cabernet Sauvignon californien ? Pour les défenseurs de la tradition, la réponse est non. Un grand Bourgogne ne cherche pas à impressionner par sa puissance, mais à exprimer un lieu, un climat unique, une exposition, une géologie. Comme le résume Lalou Bize-Leroy, propriétaire du légendaire Domaine Leroy et pionnière de la biodynamie en Bourgogne depuis 1988 : « Mon Musigny doit ressembler à Musigny, mon Chambertin ne doit pas rappeler Pommard, et Pommard ne doit pas ressembler à Volnay. » Cette logique est incompatible avec un système qui hiérarchise les vins sur une seule échelle : un Pommard puissant et terreux noté 92 et un Volnay éthéré noté 92 sont, en réalité, deux objets totalement différents. La note universelle aplatit cette diversité.

Bilan : ce que Parker a vraiment changé (et ce qu'il n'a pas changé)

Ce que Parker a changé : il a démocratisé la critique vinicole et donné aux amateurs un outil simple pour comparer les vins. Il a aussi rappelé que les pratiques d'élevage et de conservation comptaient autant que la viticulture. En juin 2015, il a publiquement reconnu ses excès envers les Bourguignons, déclarant à The Drinks Business : « Ma plus grande erreur, quand j'étais jeune et que je couvrais la Bourgogne, c'est d'avoir été trop belligérant et trop agressif avec les vignerons. » Parker s'est officiellement retiré de The Wine Advocate en mai 2019, à 71 ans, après en avoir vendu le contrôle à des investisseurs singapouriens en décembre 2012, puis à Michelin (40 % en 2017, 100 % en 2019).

Ce qu'il n'a pas changé : la culture des climats et l'attachement viscéral des Bourguignons à leur terroir. Sur le marché secondaire, les chiffres sont d'ailleurs implacables : la Bourgogne représente désormais 25 % de tous les vins échangés sur Liv-ex en 2026, sa part la plus haute jamais enregistrée, devant Bordeaux. L'indice Burgundy 150 a bondi de 75 % pendant la flambée de 2021, avant une correction de 34 % entre septembre 2022 et août 2025. Le marché valorise donc le terroir bourguignon dans toute sa diversité, pas un goût standardisé. Parker a perdu la bataille de la Bourgogne, et l'a reconnu lui-même.

Goûter la Bourgogne au-delà des notes

Le meilleur moyen de se forger une opinion personnelle reste de déguster soi-même, au domaine, face au vigneron. La Bourgogne est tellement diverse, 84 appellations, plus de 1 200 climats, qu'aucune note ne remplacera une visite directe. La Côte de Nuits pour les rouges fins, la Côte de Beaune pour les grands blancs, le Mâconnais pour des Chardonnay accessibles, Chablis pour la minéralité : chacun trouvera son territoire de prédilection. Pour organiser un séjour permettant d'aborder plusieurs appellations en quelques jours, oenosuite.fr propose à Dijon des hébergements pensés pour les amateurs de vin, avec cave connectée, dégustations guidées et un accès facilité à plus de 100 domaines de la Côte d'Or. La base idéale pour découvrir la Bourgogne avec votre palais, pas avec celui d'un autre.

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